Petite histoire de l’éducation: Entrevue avec Gilles Thibert

Pour célébrer la rentrée et souligner les jalons de l’histoire de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM, nous avons rencontré Gilles Thibert, professeur titulaire retraité du Département d’éducation et pédagogie et ancien vice-doyen aux études à la Faculté, dont le parcours est intimement lié à son développement. Figure respectée du milieu, Gilles Thibert a contribué de façon déterminante à la mise en place de programmes de formation à l’enseignement ainsi qu’à l’organisation des structures facultaires. 

Dans cet entretien, il nous livre un regard éclairé sur l’histoire récente de la formation à l’enseignement au Québec et sur les grands moments qui ont façonné l’identité de la Faculté. 

Une carrière au service de la formation en éducation

C’est au début des années 1980 que Gilles Thibert soutient sa thèse de doctorat portant sur la didactique des sciences à l’Université de Montréal. À peine un mois plus tard, il entame déjà sa carrière professorale à l’UQAM. Rapidement, sa rigueur et son engagement envers la formation à l’enseignement lui valent plusieurs mandats et responsabilités.

Il occupe d’abord la direction adjointe, puis la direction du programme de formation initiale en éducation préscolaire et en enseignement primaire. «À cette époque, le programme n’était pas contingenté et offrait des admissions aux trimestres d’automne et d’hiver, ce qui a entraîné une hausse marquée du nombre de nouvelles personnes étudiantes», indique Gilles Thibert.

Son parcours le mènera à la direction adjointe du Département des sciences de l’éducation, à la direction de la maîtrise en éducation, au poste de vice-doyen aux études et à la direction du baccalauréat en enseignement secondaire. 

Au fil des ans, Gilles Thibert contribue activement à divers comités facultaires, institutionnels et ministériels, notamment au Comité aviseur de la recherche de l’Association des doyens, doyennes, directeurs, directrices pour l’étude et la recherche en éducation au Québec (ADEREQ), à la Sous-commission des études de cycles supérieurs et de la recherche de l’UQAM, au Comité d’agrément des programmes de formation à l’enseignement du ministère de l’Éducation et au Comité des programmes de formation à l’enseignement (CPFE) de la Faculté.

Avec près de 25 ans passés comme professeur à l’UQAM, Gilles Thibert a été témoin de l’évolution organisationnelle de la Faculté. À ses débuts, la structure de l’UQAM reposait sur un double système composé de secteurs – constitués de départements responsables de l’encadrement des ressources professorales et des études supérieures – et de familles, qui regroupaient les modules chargés de l’administration des programmes de premier cycle.

Ce n’est qu’en 1999 que ces entités ont été réunies pour former les facultés, dont la Faculté des sciences de l’éducation. «Cette transformation a permis de mieux structurer les programmes d’études et a favorisé une collaboration entre les différents départements», souligne Gilles Thibert.

Contribution à la création de programmes

Tout au long de ses mandats, Gilles Thibert a joué un rôle clé dans la création et la mise en place de plusieurs programmes en sciences de l’éducation à l’UQAM. Il a notamment contribué à l’élaboration du baccalauréat en enseignement secondaire en 1993, un chantier majeur qui a nécessité une étroite collaboration avec plusieurs départements disciplinaires, dont ceux de linguistique, de mathématiques, de sciences, de sciences religieuses, d’histoire et de géographie. L’arrivée d’un programme de quatre ans complet représentait un changement majeur dans la manière de former les futures personnes enseignantes au secondaire. L’évolution vers des formations plus courtes, désormais de retour dans les priorités ministérielles, fait sourire Gilles Thibert, témoin des cycles de transformation en éducation.

En 1998, Gilles Thibert a également participé à la mise sur pied de deux programmes de deuxième cycle en sciences de l’éducation: le diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en intervention pédagogique et le programme court de deuxième cycle en pédagogie de l’enseignement supérieur. Le premier amenait des personnes qui avaient déjà une expérience d’enseignement à développer une réflexion critique sur leurs pratiques. Le deuxième visait à favoriser une formation visant à habiliter les membres du corps professoral futurs et actuels, les chargées et chargés de cours, ainsi que les étudiantes et étudiants, à enseigner au niveau postsecondaire et à se perfectionner sur le plan professionnel.

Il a également piloté la création du programme court de deuxième cycle en éducation relative à l’environnement, ainsi qu’une évaluation et une révision majeure de la maîtrise en éducation.

Portrait de la formation à l’enseignement au Québec

Selon Gilles Thibert: «Les années 1960 et 1970 ont été une période charnière pour le système éducatif québécois». La prise du pouvoir par le gouvernement de Jean Lesage, la création du ministère de l’Éducation par Paul Gérin-Lajoie — figure emblématique de la Révolution tranquille — ainsi que l’instauration des polyvalentes et des cégeps ont profondément transformé l’organisation de l’enseignement au Québec.

Ces réformes s’inscrivent dans la foulée des recommandations de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, plus connue sous le nom de Commission Parent, mise sur pied en avril 1961. Cette vaste consultation a posé les bases du système éducatif moderne au Québec.

C’est également à cette époque que la formation des personnes enseignantes a progressivement quitté les écoles normales — des institutions fondées dès 1857 pour assurer la formation du personnel enseignant — pour être intégrée aux universités. L’intégration des écoles normales figure parmi les principales raisons ayant mené à la création du réseau de l’Université du Québec (UQ) visant à élargir l’accès aux études universitaires pour les francophones.

Ce transfert marque un tournant majeur dans la professionnalisation de l’enseignement.

La Faculté porte d’ailleurs en elle cette transition historique: pendant près de 25 ans, elle a occupé le pavillon Lafontaine, situé dans les anciens locaux de l’École normale Jacques-Cartier, en plein cœur du parc La Fontaine.

Mise en place de l’approche par compétences

La réforme des programmes de formation à l’enseignement dans les années 1990 et 2000 représente un changement majeur dans le paysage éducatif québécois. Avec l’arrivée du Comité d’agrément des programmes de formation à l’enseignement, cette réforme a mené à l’adoption de l’approche par compétences, désormais centrale dans la formation initiale des personnes enseignantes.

Cette réforme visait avant tout à renforcer l’importance de la formation pratique. Elle reconnaissait que la profession enseignante nécessite non seulement des connaissances disciplinaires solides, mais aussi des compétences professionnelles concrètes, développées en contexte réel. «L’objectif était de mieux préparer les futures personnes enseignantes aux défis de la classe, en valorisant les stages, les liens avec le milieu scolaire et l’intégration de l’intervention pédagogique dans l’ensemble du parcours de formation», précise Gilles Thibert.

Parmi les changements les plus significatifs apportés par la réforme, l’augmentation marquée du nombre d’heures de stage obligatoires s’impose comme un jalon important. Cette mesure visait à mieux arrimer la formation théorique à la réalité du terrain, en plaçant l’expérience pratique au cœur du parcours de formation. C’est dans cette optique qu’une quatrième année de formation a été ajoutée, équivalant à quelque 700 heures de stages supervisés. On a également accordé une plus grande importance aux cours de didactique.

Les périodes de pénurie et de surplus

Gilles Thibert se souvient des périodes successives de pénurie et de surplus d’enseignantes et d’enseignants.

Dans les années 1970, face à un manque criant de personnel, la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) — devenue Commission scolaire de Montréal (CSDM) en 1998, puis Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) en 2020 — allait jusqu’à recruter en France, en Belgique et au Maroc pour combler les besoins dans les écoles.

Quelques années plus tard, la situation s’est inversée: l’augmentation rapide du nombre de diplômées et diplômés a mené à un engorgement du marché de l’emploi. L’accès à un poste régulier devenait difficile, et plusieurs finissantes et finissants devaient se contenter de contrats de suppléance.

Plus récemment, le retour d’une pénurie d’enseignantes et d’enseignants a de nouveau forcé le système à s’adapter. Des maîtrises qualifiantes ont été mises en place pour permettre à des personnes déjà en situation d’enseignement, mais non légalement qualifiées d’obtenir un brevet. Le recours à des mesures exceptionnelles, comme l’autorisation provisoire d’enseigner et les ententes de tolérance d’engagement, s’est progressivement normalisé au fil des dernières années.

«On voit que tout fonctionne par cycles», note Gilles Thibert.

Souhaits pour la Faculté

Pour Gilles Thibert, l’un des grands défis — et l’une des grandes forces — de la Faculté réside dans sa capacité à entretenir des liens durables avec les milieux de pratique. Il exprime le souhait que ces relations soient non seulement maintenues, mais renforcées dans les années à venir.

Il insiste également sur l’importance de rester en contact avec les personnes diplômées, afin de mieux comprendre les réalités du terrain et d’ajuster, au besoin, les contenus de formation. «La Faculté a tout à gagner à valoriser la relation humaine et professionnelle entre les enseignantes et enseignants et leurs élèves, cœur même du métier et premier jalon vers la réussite scolaire», conclut Gilles Thibert.