Comprendre les divers enjeux du plurilinguisme
Vendredi 16 septembre 2022
Entrevue avec la professeure Caroline Payant
La professeure Caroline Payant du Département de didactique des langues a obtenu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) du Canada pour son projet intitulé Linguistic discrimination: The darker facets of plurilingual and translanguaging scholarship portant sur le plurilinguisme et sur les possibles phénomènes de discrimination linguistique qui y sont associés. Nous l’avons rencontrée afin qu’elle nous explique en quoi ce projet est essentiel afin de mieux comprendre les divers enjeux du plurilinguisme.

Q. Bonjour, Caroline, pouvez-vous nous décrire brièvement votre parcours professionnel?
R. J’ai rejoint le Département de didactique des langues de l’UQAM en juin 2017. J’ai été embauchée à titre de didacticienne d’anglais langue seconde et je donne des cours au baccalauréat en enseignement de l’anglais langue seconde, mais aussi à la maîtrise en didactique des langues, profil langue seconde et additionnelle. Avant d’arriver à l’UQAM, j’ai fait des études en Géorgie (États-Unis) où j’ai développé ma thèse et mes intérêts de recherche pour la didactique des langues et des langues additionnelles. Après avoir terminé mes études, j’ai obtenu un poste en Idaho (États-Unis) où j’ai travaillé pendant cinq ans pour la formation des maîtres en éducation des adultes.
En ce qui concerne mon domaine de recherche, pour ma thèse doctorale, je me suis intéressée à l’apprentissage des langues tierces en contexte d’apprentissage en langues étrangères soit, lorsque dans un contexte hors classe, la langue apprise n’est pas la langue parlée. Je suis allée au Mexique pour collecter des données, car je voulais voir comment, lors de la réalisation de tâches collaboratives, les étudiants pouvaient s’appuyer sur leur répertoire linguistique pour soutenir leur apprentissage de la langue cible. Il ne s’agissait pas de leur deuxième langue, et pour certains, ce n’était même pas leur troisième langue. Ils parlaient l’espagnol, l’anglais, ou même le japonais et l’allemand. Cela est l’un des grands domaines qui m’intéressent et je l’ai toujours étudié à partir d’un cadre socioconstructiviste. Aux États-Unis, je n’ai pas été exposée aux mêmes réalités multilingues que l’on observe au Canada et je n’ai pas lu les mêmes articles scientifiques. Tout cela pour dire qu’en travaillant sur ma thèse, puis lors de mes premières années en poste, j’ai commencé à lire davantage sur le plurilinguisme. À présent, je mobilise principalement ce cadre théorique pour voir comment un répertoire langagier large est un atout pour l’intégration linguistique, culturelle, etc.
Q. Qu’est-ce qui vous a amené à vouloir vous intéresser à ce sujet de recherche?
R. À la maîtrise, que j’ai obtenue au Mexique, je travaillais surtout dans une approche psycholinguistique. Je regardais l’emmagasinage puis la récupération de mots polysémiques dans plusieurs langues. Il s’agissait de savoir s’il y avait une plus grande compétition au moment de chercher, d’activer ou d’utiliser des mots ambigus ou concrets, avec une ou plusieurs traductions, etc. À la fin de la journée, je me questionnais: «À quoi cela sert-il de savoir ça?». Il me manquait un côté plus didactique à cette recherche. C’est au moment où j’ai constaté que ma recherche n’avait pas assez de pertinence sociale que je me suis tournée vers la didactique et l’enseignement des langues basé sur les tâches, ainsi que vers une approche plus socioconstructiviste. Bien sûr, il y a aussi tout mon bagage linguistique. Étant franco-ontarienne, en côtoyant l’anglais au quotidien, en échangeant à travers et sur diverses langues et en me questionnant sur les autres langues, tout ce raisonnement m’a mené à m’intéresser à l’utilisation des langues dans l’objectif d’en apprendre de nouvelles.
Q. Quelles questions souhaitez-vous aborder dans le cadre de votre recherche subventionnée par le CRSH?
R. En étudiant le plurilinguisme, on s’intéresse au répertoire langagier plus large des individus. On conçoit qu’il y a beaucoup de fluidité entre les langues, que les systèmes langagiers sont hybrides, qu’on a des connaissances des langues qui sont instables, et que donc, il y a beaucoup de mouvement entre nos langues. À la maîtrise, je me disais qu’il manquait un côté pratique à ma recherche; cette fois-ci, je trouvais qu’il manquait un côté critique. Ainsi, pour ce projet de recherche, j’envisage de me saisir du concept de plurilinguisme et de regarder de façon critique si posséder un répertoire langagier plus large est réellement un atout dans toutes nos sphères de la vie. Je veux aller voir dans l’école, au travail, à travers les relations sociales, etc., quels sont les atouts sur le plan identitaire, cognitif, ou autres. En ce moment, on parle du plurilinguisme de manière très positive. Cependant, lorsque l’on observe une personne avec un large répertoire langagier, surtout des langues minoritaires dans un contexte majoritaire, il y a beaucoup de phénomènes de discrimination linguistique qui peuvent se produire. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas pratiquer le plurilinguisme, mais plutôt qu’il faut regarder plus concrètement les côtés moins positifs, ce que je qualifie de Darker Facets.
Ma recherche se divise en trois axes. 1) Comment, dans divers contextes, les personnes plurilingues mettent-elles en œuvre leur identité plurielle? Qu’est-ce qui fait en sorte que certaines langues font ressortir ou non un niveau de confort? J’aimerais savoir quand, où, avec quelle personne et dans quelle langue, et aussi de vérifier s’il y a des nuances entre les différents contextes. 2) En sachant de quelle manière le plurilinguisme est vécu, j’aimerais faire ressortir les moments plus difficiles et me concentrer sur les microagressions qui ne sont pas toujours visibles, surtout quand on est simplement témoin de la situation. Il s’agirait de documenter les microagressions à travers les contextes professionnel, académique et de la vie de tous les jours, même si certaines peuvent être jugées comme positives. 3) Se demander lorsque nos participants vivent ce type de microagressions: «Que font-ils? Quels sont leurs mécanismes réactionnels? Quelles actions futures peuvent-ils poser? Comment vivent-ils leur plurilinguisme par la suite? Est-ce que cela devient quelque chose à cacher, à défendre, à faire valoir?»
Q. Quels sont les résultats que vous souhaitez atteindre avec le projet?
R. Idéalement, j’aimerais ne pas trouver de preuves qu’il y a des discriminations linguistiques, mais ce n’est pas réaliste. Puisque ma recherche est qualitative et s’intéresse au récit de vie, je m’attends malheureusement à découvrir des histoires personnelles négatives. Mon objectif plus large serait de vulgariser ces données et connaissances, puis de communiquer plus ouvertement les différentes histoires des participants à travers divers canaux de communication vers la population générale. J’aimerais partager ces histoires sur différentes plateformes et même créer un site Web pour démontrer que dans tous les contextes, les actions que l’on pose peuvent avoir un impact. J’espère pouvoir conscientiser davantage les gens par rapport aux petits gestes anodins, que l’on accepte et que l’on ne remet pas en question.
Q. Qui pourra bénéficier des résultats de votre recherche?
R. Ce sera très facile de partager les résultats de recherche dans nos programmes de formation et c’est certainement l’une de mes priorités. Les personnes qui choisissent le domaine de l’éducation doivent savoir que ce phénomène existe. Un de mes souhaits, c’est d’utiliser mes connexions et de donner accès à ces personnes pour partager leur réalité et les défis d’être une minorité linguistique. Grâce à mes ressources, j’aimerais créer un pont entre les gens qui sont victimes de discrimination linguistique et ceux qui peut-être contribuent à ce type de discrimination pour ouvrir la discussion.
Q. Quels sont les autres projets que vous souhaitez développer dans ce champ de recherche?
R. J’espère que cette recherche permettra de susciter un premier niveau de réflexion et, qu’à partir de là, on pourra mettre en place quelque chose de plus grand. Je ne peux pas encore l’articuler, mais j’aimerais que ce soit quelque chose de collectif, vécu dans le quotidien, afin que les personnes y soient exposées ou sensibilisées de façon plus régulière. Les victimes de linguicisme ne sont pas celles qui peuvent tout changer; ce changement doit avoir lieu auprès des personnes qui ont plus de pouvoir. Il faut sensibiliser ces dernières. C’est cette réflexion qui me talonne: «Pourquoi fais-je ces recherches-là?». Dans le cadre de mes recherches, je côtoie des personnes qui ont plus des ressources financières, linguistiques, culturelles, etc. Alors, je me dis qu’il manque ce côté critique dans mon travail. Je ne veux pas continuer ma carrière sans pouvoir dire qu’en fin de compte tout ce que j’ai accompli, les conversations dans lesquelles j’étais impliquée, tout cela a eu un grand impact.
J’aimerais également être plus impliquée dans les milieux scolaires pour voir les changements sur le terrain. Je sais que plusieurs enseignants sont déjà sensibles à ces enjeux et qu’il y a de nombreux projets mis en place, surtout chez les très jeunes, dans le cadre d’éveil aux langues par exemple. Cependant, on entend encore parler que dans certaines situations d’apprentissage, les étudiants ne peuvent pas puiser dans leur répertoire linguistique, alors qu’il y a des personnes pour qui ni l’anglais ni le français ne sont leur première langue. Je me dis qu’en fin de carrière, ce serait bien que le tout soit unifié: le côté critique, puis celui plus cognitif, dans tous les milieux primaires, secondaires, universitaires, mais aussi au-delà du système d’éducation. C’est donc toute une carrière, mais aussi un projet de vie!